Il y a mille ans,
Le pèlerinage à Jérusalem
Bertrand Sallard
Ce texte retrace le grand élan des pélerins à Jérusalem autour de l’an mil dans le siècle qui précéda la Première Croisade. Il est extrait d’une biographie à paraître du bourguignon Hugues de Chalon. A la fois comte de Chalon et évêque d’Auxerre, proche à la fois des clunisiens et du roi Robert le Pieux, il fut le grand artisan du mouvement de la Paix de Dieu.
Au nombre des prodiges qui entourèrent, en 1033, le millénaire de la Résurrection du Christ, Raoul Glaber 1 compte la multiplication des pèlerinages à Jérusalem: "Une foule innombrable se mit à accourir du monde entier vers le sépulcre du Sauveur à Jérusalem. Jamais on n'aurait cru qu'il pût attirer une affluence aussi prodigieuse. D'abord la basse classe du peuple, puis la classe moyenne, puis les rois les plus puissants, les comtes, les marquis, les prélats; enfin, ce qui ne s'était jamais vu, beaucoup de femmes nobles ou pauvres entreprirent ce pèlerinage".
Le voyage en Terre-Sainte, la visite du tombeau du Christ, pèlerinage par excellence, n'avait rien d'une nouveauté. Les musulmans qui occupaient la Palestine depuis le VIIe siècle avaient toléré cette pratique déjà ancienne et en tiraient profit. Les liens avec l'Orient étaient donc demeurés vivaces, et on connaît plusieurs récits de pèlerins des VIIIe et IXe siècles. Le voyage se faisait alors par mer, il était long et périlleux. Cependant les départs se multiplièrent aux approches de l'an mil. On relève les noms des abbés d'Aurillac (972), de Saint-Aubin d'Angers (988), de Montier-en-Der (992), ainsi que de seigneurs laïcs aquitains ou lorrains. Sous ce rapport, l'an mil apporta un véritable miracle: la conversion au christianisme du souverain hongrois Waïk ouvrit subitement aux pèlerins occidentaux une route terrestre vers Byzance et Jérusalem. Baptisé Etienne, le prince magyar tint même à favoriser leur passage: "Il leur ménagea à tous une route des plus sûres; il accueillait comme des frères tous ceux qu'il voyait et leur faisait d'énormes présents; ces façons incitèrent un grand nombre, nobles ou gens du peuple, à partir pour Jérusalem". L'un des premiers à suivre cette route du Danube avait été le comte Foulque d'Anjou, qui, ayant laissé la garde de son comté à son demi-frère Maurice, gagna la Terre-Sainte en 1003. Foulque Nerra cherchait à obtenir le pardon de ses péchés, massacres de Conquereuil dix ans plus tôt, ou responsabilité de la mort de sa femme Elizabeth, qui venait de périr carbonisée.
C'est alors que la persécution vint s'abattre sur les chrétiens de Palestine. A l'automne 1010 un évènement plongea l'Occident dans la stupeur: la destruction de l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Cette démolition avait été ordonnée par le sultan d'Egypte, Hakim Bamr'illah, maître de la Palestine. Monté à onze ans sur le trône des Fatimides (en 996), Hakim était un être capricieux, célèbre pour ses bizarreries et son despotisme. Abandonnant la traditionnelle politique de tolérance envers les non-musulmans, il obligea les chrétiens et les juifs à porter des marques distinctives sur leurs vêtements, interdit aux femmes de paraître le visage découvert, prohibant en outre l'usage des chevaux et le commerce du vin. Sur le toit des églises et des synagogues, il fit bâtir de petites mosquées, d'où un muezzin annonçait les heures des prières musulmanes. Enfin Hakim se mit à persécuter les pèlerins chrétiens venus de plus en plus nombreux à Jérusalem. Il est fort possible, comme le sous-entend Raoul Glaber que la destruction du Saint-Sépulcre ait été une réponse à cette invasion de pèlerins. Hakim devait être informé par ailleurs des évènements d'Espagne où s’esquissait la Reconquête. Il aurait pressenti le réveil de la Chrétienté, l'élan nouveau qui devait mener à la Croisade.
Les rares pèlerins qui osèrent affronter l'orage furent plutôt mal reçus. Foulque Nerra, qui retourna à Jérusalem vers 1010 -pour expier cette fois le meurtre d'Hugues de Beauvais-, aurait été mis en demeure d'uriner sur le tombeau et la croix du Christ s'il voulait s'en approcher. Foulque aurait alors usé d'un subterfuge: une vessie de mouton "remplie du meilleur vin blanc, et convenablement placée entre ses cuisses". Histoire probablement légendaire, mais révélatrice des difficultés nouvelles. Tandis que les chrétiens d'Occident se vengeaient sur les malheureuses communautés juives, jugées responsables de la situation, la route de Jérusalem fut totalement fermée "pendant trois ans", mais du fait des Grecs de Constantinople. Attaqués par les Normands qui venaient de s’installer en Italie méridionale, les Byzantins décidèrent en effet de bloquer le chemin de l'Orient en représailles, emprisonnant les pèlerins qui tombaient entre leurs mains.
Le calife Hakim, qui ne redoutait plus l'invasion des chrétiens, revint alors à de meilleurs sentiments à leur égard. Vers 1017, il leur permit de reconstruire leurs églises dont celle du Saint-Sépulcre. Par ailleurs il déclara qu'il était lui-même l'incarnation de la divinité, et fonda une secte à laquelle les Druzes sont encore fidèles aujourd'hui. A sa mort, en 1021, le Saint-Sépulcre se relevait de ses ruines et les pèlerinages reprenaient de plus belle.
L'un des voyages les mieux connus est celui qu'effectuèrent en 1026 un important groupe de seigneurs aquitains, normands et lorrains. Le 1er octobre, Guillaume Taillefer, comte d'Angoulême, quitta sa ville accompagné de plusieurs abbés et d'une "grande cohorte de nobles". Ils furent bientôt rejoints par Eudes de Bourges et remontèrent vers le nord-est en direction de Verdun. Là, ils se regroupèrent avec des pèlerins lorrains et une autre troupe venue de Normandie et de Francie. Près de sept-cents personnes se mirent alors en marche vers l'Orient, traversant la Bavière, puis la Hongrie. Le roi Etienne les accueillit "avec les plus grands honneurs, les comblant de présents". Mais le trajet entre Belgrade et la Mer Noire fut très pénible. Dans une Bulgarie encore mal pacifiée par les Byzantins, ils furent attaqués par des brigands à plusieurs reprises. Certains moururent d'épuisement. Ce fut enfin l'arrivée à Constantinople où ils virent l'empereur Constantin VIII, et assistèrent aux offices dans la basilique Sainte-Sophie. Reprenant la route, ils passèrent les détroits, traversèrent l'Asie Mineure et parvinrent à Jérusalem dans la première semaine de mars, après cinq mois de voyage. Ils en repartirent sans doute après les fêtes de Pâques. Ils visitèrent Antioche et regagnèrent la Gaule par le même chemin qu'à l'aller, mais un peu plus rapidement. Partout on les accueillait comme des triomphateurs. Guillaume fut de retour à Angoulême dans la troisième semaine de juin.
Beaucoup suivirent cet exemple, tels les évêques de Poitiers et de Limoges. L'évêque Oudry d'Orléans se rendit lui aussi à Jérusalem entre 1025 et 1028. Véritable ambassadeur du roi Robert, il offrit de sa part au basileus Constantin une épée à la garde d'or et une boîte d'or massif contenant de précieux joyaux. L'empereur offrit en retour un grand nombre de manteaux de soie, ainsi qu'un important fragment de la vraie croix du Christ.
Le mouvement paraît s'être accéléré aux alentours de 1033, millénaire de la Résurrection. "Quelques personnes, écrit Glaber, conçurent alors des alarmes de ce concours prodigieux des peuples au Saint Sépulcre de Jérusalem ; et toutes les fois qu'on leur demandait leur avis sur cet empressement jusqu'alors inouï, elles répondaient sagement que c'était le signe avant-coureur de l'infâme Antéchrist que les hommes attendent vers la fin des siècles, sur la foi des divines Ecritures, et que toutes les nations s'ouvraient un passage vers l'Orient, qui devait être sa patrie, pour marcher à sa rencontre". Ainsi se révèle, a contrario, le sens du voyage aux Lieux Saints : plus qu'un rite de pénitence, comme les pèlerinages à Rome ou à Compostelle, il est la manifestation de l'attente du retour du Christ, que l'on sent de plus en plus proche. Les voeux monastiques prononcés à Jérusalem ou au retour ne sont donc pas rares : ils assurent le salut. Cet élan mystique pousse même certains à appeler la mort, car c'est une grâce particulière de mourir en Terre Sainte. Tel ce Liébaud des environs d'Autun, qui prie sur le Mont des Oliviers, demande que la mort le prenne en cet endroit, et s'éteint le soir même après un bref malaise à son auberge, entouré de ses compagnons de voyage. Il est vrai que beaucoup de pèlerins sont âgés ou malades, et ils sont nombreux à succomber aux fatigues du voyage.
En 1035 Hugues de Chalon avait dépassé soixante ans. L'essentiel de sa tâche politique était accomplie. Le mouvement de la Paix était à présent bien lancé et les pouvoirs se stabilisaient en Bourgogne. De plus en plus il délèguait ses pouvoirs comtaux à son neveu Thibaud.
Lorsque il eut pris sa décision et annoncé son prochain départ pour Jérusalem, beaucoup vinrent le voir d'un peu partout pour lui demander de prier pour eux lorsqu'il serait parvenu au Saint Sépulcre. Parmi les visiteurs, il y avait Gontier, le nouveau prieur du monastère de Paray, accompagné de plusieurs moines porteurs de présents. Habilement, Gontier profita de la circonstance pour évoquer une exploitation voisine des terres du monastère en Charolais, dont la possession lui eût été "avantageuse et utile". Le domaine en question avait été remis en bénéfice par Hugues lui-même et par un de ses proches serviteurs à un modeste chevalier attaché au château du Mont-Saint-Vincent, un nommé Heldin dont on avait voulu récompenser les services. Hugues, qui ne savait rien refuser aux moines -le pouvait-il en un tel moment ?- fit venir le chevalier. Il savait que l'homme lui était attaché, et aussi qu'il avait résolu de faire moine l'un de ses fils. "Il lui conseilla d'amener cet enfant au baptême et de l'offrir à Dieu dans le monastère où on lui enseignerait les lettres". L'entrée en religion s'accompagnant toujours d'un don à l'établissement religieux, il fut entendu que ce serait le manse convoité. "Et ainsi, conclut le scribe de Paray, le dit manse devint propriété du Saint Patron".
Nous ignorons la date exacte du voyage d'Hugues, comme l'identité de ses accompagnateurs. Mais il eut lieu la trente-septième année de son ordination épiscopale selon son biographe, ce qui correspond à 1035, et il s'est peut-être trouvé en compagnie du duc Robert de Normandie, qui se rendit à Jérusalem cette année-là. Robert avait entraîné "un grand nombre de ses sujets et avait emporté des présents magnifiques en or et en argent qu'il voulait distribuer au cours de son voyage". Avant son départ le duc de Normandie avait fait jurer à ses vassaux fidélité envers son fils Guillaume, un bâtard né d'une concubine. L'itinéraire dût être le même que celui des précédents pèlerins, la Bavière, la Hongrie, Belgrade, la Bulgarie Constantinople...L'empire grec, puissamment restauré par Basile II, "le tueur de Bulgares" (976-1025), se trouvait à présent aux mains de sa nièce Zoé, et de ses maris successifs. Âgée de cinquante ans à son avènement, elle avait d'abord épousé Romain III Argyre. Mais celui-ci avait vite cessé de lui plaire et elle l'avait fait empoisonner pour donner la tiare à Michel IV le Paphlagonien (1034), un homme relativement énergique malgré son épilepsie. A la veille de son déclin, l'empire connaissait encore quelques beaux succès. En 1034 Edesse fut annexée, et la frontière portée au delà de l'Euphrate. Au sud, le territoire Byzantin englobait Antioche, allant presque jusqu'à Tripoli.
En arrivant en Palestine, les pèlerins payaient aux autorités musulmanes une taxe de séjour qui leur permettait de circuler librement. Pour s'orienter, ils s'aidaient des récits de leurs prédécesseurs, mais aussi de véritables guides, comme le De Locis Sanctis, écrit à la fin du VIIe siècle et revu par Bède le Vénérable. Ils découvraient ainsi les basiliques de Jérusalem, le Saint-Sépulcre relevé de ses ruines, les églises du Mont des Oliviers, le cénacle du Mont Sion, où le Christ avait célébré la Cène. Puis ils se rendaient à Bethléem pour vénérer la grotte de la Nativité. Ils remontaient ensuite vers le nord, vers Nazareth, goûtaient à Cana du vin conservé dans des cruches supposées être celles du miracle. Ils se baignaient dans le Jourdain, faisaient halte auprès des moines du monastère Saint-Jean-Baptiste...
Le grand moment du voyage était évidemment, lorsque c'était possible, la célébration de la fête de Pâques à Jérusalem. Passer le Carême en Terre Sainte donnait toute sa valeur au rite de pénitence et moyen de salut que représentait le pèlerinage. A Pâques, la ville sainte observait un miracle "ordinaire": au soir du Samedi Saint, à l'église du Saint-Sépulcre, le feu sortait spontanément de l'une des sept lampes qui y étaient suspendues, et enflammait les autres. Les fidèles entamaient aussitôt un "Agios, Kyrie eleison!". L'évêque Oudry d'Orléans fut le témoin d'un incident, qu'il raconta plus tard à Raoul Glaber. La réunion des chrétiens attendant l'apparition du feu miraculeux ne laissait pas les musulmans indifférents, et tous les ans ils venaient en masse assister au spectacle. Cette année-là, l'un d'eux s'avança vers les chrétiens, se mit à chanter "Agios, Kyrie eleison" d'une manière bouffonne. Puis il éclata de rire, arracha brusquement le cierge que portait un chrétien, et s'enfuit avec son larcin. "Mais, raconte Raoul Glaber, il fut soudain saisi par le démon et commença à souffrir des tourments inouïs; le Chrétien le rattrapa et lui reprit son cierge; alors, en proie aux plus horribles souffrances, le Sarrasin expira dans les bras de ses frères". Si la mort supposée du provocateur n'est sans doute qu'une mauvaise chute, l'anecdote est symptomatique de l'état de tension qui régnait entre les communautés. Par la suite l'évêque Oudry réussit à acquérir la lampe du miracle, de Jordan, le patriarche de Jérusalem, au prix d'une livre d'or. A son retour, il l'installa dans l'église d'Orléans « où elle fit un bien infini aux malades ».
S'ils ne pouvaient se permettre les largesses d'Oudry, évêque de la principale ville royale et derrière lequel on devine le roi Robert, les pèlerins rapportaient de leurs différentes visites de pieux souvenirs, généralement du baume, de l'eau contenue dans des ampoules, des tissus ayant touché les sanctuaires, des fragments où de la poussière de ces lieux saints. On s'efforçait ensuite de cacher le mieux possible ses trésors pour leur éviter d'être taxés ou dérobés.
Le riche pèlerin qu'était Hugues de Chalon, voyageant en équipage, était sans doute chargé de nombreux objets, reliques et ornements précieux destinés à l'église d'Auxerre. Peut-être fit-il l'achat à Constantinople d'un somptueux tissu de soie au décor d'aigles jaunes et bleus sur fond bleu, à la mode persane, qui devait servir de suaire à Saint Germain, seule pièce qui échapperait au pillage des églises d'Auxerre en 1567.
Il restait à accomplir le long voyage de retour, tout aussi périlleux que l'aller. Parti cette même année 1035, le jeune duc Robert de Normandie tomba malade en arrivant à Nicée. Il n'alla pas plus loin et mourut dans la ville. Robert ne laissait qu'un bâtard nommé Guillaume, celui-là même qu'on appellerait un jour "le Conquérant".
Hugues de Chalon, pour sa part, ne semble pas avoir rencontré de difficultés majeures. "Il revint joyeusement", dit seulement son biographe. Nous le retrouvons à la fin de l'hiver 1036 en tournée dans son comté de Chalon, près du Mont-Saint-Vincent. Avec son neveu Thibaud, il approuve la donation d'une vigne à Cluny par un de ses vassaux. Nous sommes le 29 février. On a glissé un brin de paille dans le parchemin.
Les Histoires de Raoul le Glabre